Erri DE LUCA - Montedidio
2001
« Je vois plutôt mes livres comme des passages, des sentiers dans un champ, que quelqu’un peut emprunter à sa guise. Et puis ils sont des objets qui finissent par mourir, brûlés, noyés », déclare-t-il dans un entretien accordé au journal Le Monde. Il, c’est Erri de Luca, look d’intellectuel italien tel que certaines lectrices le fantasment. Visage sec, avec un faisceau de rides rieuses au coin de l’œil façon Clint Eastwood. Austère. Émacié. En beaucoup moins cow-boy spaghetti. Aussi cette fine moustache de diplomate de l’après-guerre. Et ses chemises de flanelle à carreaux, beaucoup plus conforme avec l’idée qu’on pourrait se faire d’un alpiniste. L’exil et l’attirance des cimes, passions tenaces chez l’écrivain qui accompagnera l’alpiniste italienne Nives Meroi lors d’une de ses expéditions himalayennes. Une poétique des sommets scandée dans Sur les traces de Nives (2006).
Erri de Luca est l’une des voix les plus singulières des lettres contemporaines. La diplomatie, voilà une carrière qu’il aurait dû embrasser, un domaine pour lequel son père le réservait au point d’envoyer le jeune Harry – son vrai prénom, hérité d’un oncle d’origine américaine – étudier le français à l’institut Grenoble de Naples. Naples, ville où il naquit en 1950 au sein de la moyenne bourgeoisie. Homme de paradoxes, De Luca, ancien militant de Lotta continua durant les années de plomb, est devenu au fil du temps et des expériences un lecteur assidu et « défièvré » de la Bible dont il a commenté certains psaumes dans Noyau d’Olive (2004).
Après ses années d’extrême-gauche, il fit le choix d’un métier manuel. Ouvrier chez Fiat, puis manœuvre, chauffeur de camion, maçon en France et en Afrique. Bénévole en Bosnie. Écrivain par hasard, autodidacte, De Luca parle plusieurs langues, dont l’hébreu.
Montedidio reçoit le prix Femina étranger en 2002, un an après sa parution. En 1994, Acide arc-en-ciel obtint le prix France-Culture. Le livre, dont la sortie italienne date de 1992, précédait le recueil de nouvelles, Un nuage comme tapis, publié après le remarqué Un jour, une fois (1989), son premier roman. On lui doit deux autres ensembles de nouvelles : En haut à gauche (1996) et Le contraire de un (2003). Un recueil de poésie, Œuvre sur l’eau (2002). Deux livres de commentaires inspirés par ses lectures de la Bible : Première heure (2000) et Noyau d’Olive (2004). Enfin, Rez-de-chaussée (1996) et Alzaia (1998), où ses chroniques pour le quotidien Il Matino ont été regroupées.
L’écrivain se perçoit davantage comme rédacteur que comme écrivain, ce qu’il explique dans Essais de réponse, livre d’entretiens où les questions ont été astucieusement effacées, beau prétexte dont il se saisit pour revenir sur le fil poétique de son style et les thèmes récurrents qui le tissent.
« Montedidio est une rue, en haut de Santa Lucia, en marge des quartiers espagnols ; c’est une rampe de lancement projetée vers le ciel, le plus loin possible du sol » Ainsi s’expliquait De Luca. Montedidio est le lieu où il a grandi et vécu jusqu’à l’âge de onze ans. C’est précisément l’histoire d’un gamin racontée en une suite de brefs chapitres dont on comprend qu’ils proviennent du rouleau de papier sur lequel ce gamin tient une sorte de livre d’heures, à mesure qu’il se familiarise avec l’usage de l’italien.
Montedidio raconte comment s’aventurer dans une langue nouvelle revient à progresser dans un territoire encore vierge. Ce gamin, son père l’a mis à travailler. Il y a longtemps que les enfants pauvres n’ont plus le temps d’apprendre grand-chose à l’école. Sa famille appartient au peuple des mangeurs d’anchois. Son père est docker, parle le dialecte, demeure intimidé par l’italien. Sa mère, frappée par la maladie, porte la lucidité douloureuse du petit peuple. Le gamin parle napolitain mais écrit en italien. Nous vivons en Italie, dit le père, mais nous ne sommes pas Italiens. La patrie, c’est celle qui te donne à manger, tranche la mère. Conséquemment, la patrie du père, c’est elle.
Et le gamin de relater par bribes ce quartier « napolide » sur ce rouleau de papier offert en échange de quelques attouchements à la sauvette. Une langue paisible, l’italien, qui reste sagement dans les livres. Une langue qui le repose du vacarme du napolitain. Le gamin, son père l’a donc mis à travailler en apprentissage chez un ébéniste à temps plein et pêcheur à ses heures, pour qui la journée est une bouchée, avide d’avaler le jour, les énergies et les bonnes volontés.
La bonne volonté, Don Raffaniello en est l’image vivante. Il est roux, ses yeux sont verts, son dos est affligé d’une bosse. Il n’a pas d’âge. Sa bosse se craquelle et de là bientôt se déploieront des ailes. Il n’est pas d’ici, appartient à ce peuple « de vivants refusés par la mort » qui, depuis le Nord, est descendu vers les ports italiens pour s’embarquer vers Jérusalem. Raffaniello fait la charité aux pieds des pauvres dont il répare gratuitement les chaussures. En quête de terre promise, le vieux juif s’astreint de bonne grâce à son purgatoire. Le gamin est sous le charme de ses histoires, autant de leçons empreintes de poésie et de sagesse. Raffaniello pense entre autres que « chacun vit avec un ange ».
Le seul ange tangible du roman, c’est Maria. Le corps sale du propriétaire de l’immeuble où elle habite la dégoûte, pas celui propre et sincère du gamin. Par sa tendre entremise, la douceur suave et sauvage de ses gestes, ce dernier va faire l’apprentissage des sentiments.
Montedidio, roman où la mémoire serait un territoire perpétuellement à réinventer par le simple effet boomerang des vents contraires de la langue.